
Jean-Claude Lecas (Centre national de la recherche scientifique)Pour en finir avec l'hypothèque stalinienne
Le paradoxe d'aujourd'hui, c'est la quasi disparition de l'idée communiste du débat public alors que les principes de base du marxisme n'ont jamais semblé aussi actuels. La faillite de plus en plus évidente de l'idéologie néolibérale tombe en effet directement sous le coup des analyses du"Capital". Loin d'être la solution, le marché est à l'évidence le problème car, selon la formule de David Harvey, "rien n'est plus inégalitaire que le traitement égalitaire des inégaux" 1. La dernière décennie a prouvé que le "marché libre" est bien intrinsèquement, et non par accident, uneprodigieuse machine à produire des inégalités qui, à leur tour, sont génératrices d'instabilité etde crise. Devant ces réalités gênantes, les thuriféraires du capital lancent alors leur argumentmassue: "préférez-vous Staline et le Goulag?" Et malheureusement, en dépit de sa malhonnêteté,l'argument fait encore mouche. Cette lourde hypothèque stalinienne, qui est un véritablechèque en blanc au libéralisme, bloque le débat et paralyse tout l'imaginaire de la gauche. Rienne doit plus ressembler à l'URSS. Or que savons-nous d'elle? Comme on le verra ici, les"crimes" de Staline (fort douteux malgré la réalité des grandes hécatombes des années 1930)n'affectent aucunement la valeur des analyses de Marx. Si l'URSS a bien été fondée par desmarxistes, son histoire réelle (particulièrement sous Staline) se rapporte davantage aux difficultésrencontrées par un pays pauvre pour réussir son industrialisation dans un environnementhostile que par les théories marxiennes. Ce qu'on a appelé "construction du socialisme" enURSS fut d'abord une épopée du développement et, malgré la doctrine officielle "marxisteléniniste",le "communisme soviétique" fut surtout un mythe et un projet, mais non une réalité.Ceci ne minimise pas l'importance de ce que l'URSS a apporté au monde mais explique pourquoison histoire ne contient rien qui puisse complexer les marxistes d'aujourd'hui ni freiner leurimagination face à la crise.
I. Le socialisme, la Russie, l'histoire1. Le minimum d'une conception marxiste du socialisme — Les termes "socialisme"(Sieyès, 1780) et "communisme" sont des repères incontournables de la pensée politiquemoderne dérivés de l'humanisme égalitaire des Lumières. Les idées socialistessont venues au devant de la scène dans les années 1830 où elles cristallisaient l'oppositionau "laissez-faire" libéral (et les libéraux criaient au socialisme pour empêchertoute réforme). Cependant, et comme chacun le sait, leur contenu a été profondémentmodifié par les analyses de Karl Marx. En effet, les projets utopiques divers proposéspar les socialistes de tous poils brocardés par l'auteur du Capital2 avaient tous encommun de chercher des remèdes aux dégâts de la révolution industrielle par la collaborationde classe. En décrivant le mécanisme de l'accroissement du capital par l'exploitationdu travail salarié, Marx démontrait l'antagonisme fondamental du capital etdu travail. Il en situait la raison profonde dans la contradiction entre le caractère socialde la production des richesses et l'appropriation privée de la plus-value. La conséquence?Une augmentation continuelle des inégalités et des crises économiques...Leggi tutto